Back to top

La fourmi et l’acacia

Les découvertes de Daniel Janzen, dans les années 60, ont dopé les recherches sur les relations entre fourmis et plantes. Le chercheur s’est intéressé à l’interdépendance entre la fourmi Pseudomyrmex ferruginea et l’acacia corne-de-boeuf, Acacia cornigera.

Les épines creuses de cet arbre pionnier (l’un des premiers à coloniser les espaces ouverts) d’Amérique latine, offrent un refuge aux fourmis lesquelles, en retour, protègent l’acacia de ses prédateurs et de ses concurrents. Très agressive, P. ferruginea chasse ou dévore en effet tout insecte osant s’aventurer sur les branches de l’arbre pour en goûter les feuilles. La fourmi ne se contente pas d’éliminer les insectes : elle s’attaque également aux plantes grimpantes qui tentent de s’agripper à l’acacia, et s’en prend même aux concurrentes qui se développent trop près de l’arbre…

Mais cet échange de bons procédés ne s’arrête pas là : la plante offre non seulement le gîte à la fourmi, mais aussi le couvert. Sur ses feuilles, au niveau du pétiole, se trouvent des glandes secrétant une solution composée d’eau, de sucres et d’acides aminés destinée aux fourmis. Un repas complété par des protéines et des lipides fournis par des structures spécialisées de l’acacia, les corps de Belt. La relation est devenue tellement étroite entre la fourmi et la plante qu’elle en est symbiotique : l’acacia est dit "myrmécophyte". Ce type de relation s’est également développé en Afrique, et récemment des chercheurs ont découvert que les fourmis du genre Crematogaster étaient capables de protéger leur acacia hôte (Acacia drepanolobium) contre les éléphants !

En effet, alors que les épines de l’arbre échouent à repousser le pachyderme, protégé par sa peau épaisse, les fourmis s’introduisent dans sa trompe tapissée de muqueuses très sensibles pour lui infliger de douloureuses morsures… Au point que les éléphants évitent soigneusement les arbres hébergeant des colonies de fourmis, alertés par leur odeur. Les fourmis sont donc indirectement responsables de la protection de la savane et du modelage des paysages africains. Une découverte qui pourrait avoir d’intéressantes conséquences pour les fermiers locaux, qui voient souvent leur récolte endommagées par les éléphants : et s’il suffisait d’y appliquer l’odeur des fourmis pour repousser les géants de la savane ? Reste à déterminer quelle est cette odeur…

Mais l’association fourmis-acacias n'est pas systématiquement gagnante, et une petite araignée sauteuse a trouvé comment tirer son épingle du jeu. Bagheera kiplingi est agile, rapide, et dotée de sens aiguisés à l’extrême. Des qualités qui lui permettent de voler le nectar et les corps de Belt au nez et à la barbe des fourmis gardiennes, sans rendre le moindre service à la plante… Le plus surprenant dans cette histoire n’est pas que le petit ninja à huit pattes parvienne à échapper aux dizaines de milliers de fourmis qui patrouillent sans relâche sur l’acacia, mais plutôt que sa physiologie lui permette de se nourrir quasi-exclusivement des ressources offertes par la plante. En effet, à l’exception de quelques larves de fourmis ou moucherons occasionnels, plus de 90 % de l’alimentation de Bagheera kiplingi est végétarienne ! Une étonnante exception, d’après les arachnologues…

Accédez aux vidéos prises par Christopher J. Meehan, auteur de la publication scientifique qui a établi "l’herbivorisme" de Bagheera kiplingi, sur la page de présentation de ses travaux (Meehan C. et al. (2009) Herbivory in a spider through exploitation of an ant–plant mutualism. Current Biology 19, 892-3).).