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Quand les fourmis jardinent

L’une des associations fourmis-plantes les plus étonnantes se trouve en Amérique tropicale : ce sont les jardins de fourmis. Ces nids arboricoles, construits par certaines espèces très éloignées évolutivement, constituent de véritables micro-écosystèmes.

Fabriquées à partir de carton grossier (obtenu à partir de fragments de végétaux mastiqués) et de matériaux terreux, leurs structures sphériques ont été décrites pour la première fois en 1901 par le botaniste allemand Ernst Ule. Elles sont le support d’épiphytes appartenant à des familles variées : Arucwe, Bromeliuceae, Gesneriaceae, Moruceae, Piperaceae et Cactaceae… Ces plantes, dont la particularité est de s’ancrer par leurs racines à la surface d’autres plantes, mais sans les parasiter, ont développé une relation étroite avec certaines fourmis arboricoles fabriquant des jardins. Leurs graines produisent des substances attirant spécifiquement ces insectes, qui les transportent jusqu’à leur nid, puis les intègrent dans les parois. Selon les chercheurs, les odeurs des graines mimeraient celles du couvain de ces espèces de fourmis. L’attirance persisterait même après que les graines soient passées à travers le tube digestif de Vertébrés tels que des chauves-souris frugivores.

Plusieurs espèces de fourmis peuvent se retrouver au sein d’un même jardin, certaines étant opportunistes et profitant de l’abri construit par d’autres, allant même parfois jusqu’à en chasser les architectes. Dans d’autres cas, des relations de parabiose peuvent se mettre en place, dans lesquelles des fourmis d’espèces différentes vivent dans le même nid, partagent des pistes chimiques pour trouver leur nourriture, voire échangent des ressources. En revanche, chacune s’occupe de son propre couvain. Ce type de colocation est notamment pratiqué par les fourmis des genres Crematogaster et Campotonus. Les colonies peuvent se répartir sur plusieurs jardins, généralement disposés sur un même arbre-support.

Tout le monde y gagne

Les bénéfices d’une telle association sont réciproques. Les graines incorporées dans la paroi du nid des fourmis y trouvent les nutriments nécessaires à leur croissance. Durant celle-ci, les fourmis alimentent en permanence le jardin en éléments minéraux et organiques (terre, pulpe de bois en décomposition, excréments d’oiseaux et proies), formant un humus beaucoup plus riche que celui que trouveraient les plantes dans d’autres conditions. En plus de disséminer efficacement les graines, les insectes assurent également la protection des épiphytes contre les herbivores. Une protection dont bénéficie également l’arbre supportant les nids. De leur côté, les plantes, en poussant, développent un système racinaire complexe, qui solidifie le nid. Sans cette robuste structure, parfois impossible à ouvrir sans un sécateur, le nid ne résisterait pas aux intempéries. Les feuilles, comme autant de parapluies, le protègent également des averses. Enfin, les plantes fournissent aux fourmis une partie de leur subsistance : eau, et surtout nourriture, soit via des fruits, soit via des organes spécialisés secrétant du nectar, soit enfin indirectement via les autres insectes vivant dans les jardins. En effet, ceux-ci abritent, en plus des fourmis, une faune variée, plus ou moins tolérée par les propriétaires des lieux : insectes à miellat traits par les fourmis comme du bétail, blattes, chenilles, et même des abeilles sans dard, les mélipones, qui construisent leur propre nid à l’intérieur du nid des fourmis !

Un jardin de fourmis créé par Camponotus femoratus et Crematogaster cf. limata parabiotica © PNAS