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Horreur gothique et rumeurs de terres lointaines

La fascination pour les plantes carnivores est ancienne. Déjà en 1768, à Londres, la présentation au public du premier spécimen vivant de Dionaea muscipula, qualifié par Linné lui-même de "miraculum naturae", avait fait sensation. Cette petite plante carnivore, originaire du sud-est des États-Unis, doit son nom scientifique à la déesse grecque Dioné, mère d’Aphrodite.

Une vision particulière de la féminité, qui restera collée aux plantes carnivores comme l’insecte sur la glue des pièges de Drosera. En témoigne le sobriquet choisi par John Bartram, qui fut le premier à faire parvenir en Grande-Bretagne un spécimen vivant de Dioné : pour lui, D. muscipula est un nom trivial désignant le sexe de la femme.

Ce lien entre sexualité féminine et carnivorisme, qui perdure tout au long du 19e siècle, n’est probablement pas étranger au succès des plantes carnivores dans l’Angleterre puritaine de l’époque victorienne. Une célébrité qui atteindra son paroxysme au milieu et à la fin du 19e siècle. Architecture, art pictural, littérature… À cette époque aucun domaine culturel n’est épargné par la déferlante néogothique. Un courant qui semble taillé sur mesure pour ces étranges végétaux.

Alimentée à la fois par des récits fantasques d’écrivains débordant d’imagination et par les travaux rigoureux de naturalistes éminents, la fascination pour les plantes carnivores culmine alors dans la culture populaire. On frémit d’horreur au récit de ces monstres venus de pays lointains, dépeints avec emphase comme des "femmes fatales végétales", et capables, selon certains, de se nourrir non seulement d’insectes et de petits animaux, mais également d’aventuriers imprudents. Ainsi, Carl Liche, soi-disant explorateur allemand qui n’a probablement jamais existé, décrit-il dans un ouvrage daté de 1881 le sacrifice d’une jeune femme offerte par une tribu malgache à un arbre cannibale. En 1887, dans son livre "Sea and Land", J.W. Buel, un écrivain bien réel, relate, avec toutefois quelques doutes, la description qui lui a été faite du Ya-Te-Veo, un autre terrible arbre mangeur d’homme d’Afrique centrale… Mais après tout, pourquoi pas ? Les explorateurs rapportaient alors de leurs expéditions bien d’autres récits fabuleux, dont certains, comme les extraordinaires ruines des civilisations mayas ou les grands singes anthropomorphes, se sont avérés réels. Darwin lui-même est alors fasciné par les plantes carnivores. Il entretient à ce propos une correspondance régulière avec une naturaliste américaine, Mary Treat, qui les étudie dans son jardin. Elle aidera le père de la théorie de l’évolution à mieux comprendre leur mode de vie.

Et si, au cours du 20e siècle, l’engouement pour le carnivorisme végétal s’est quelque peu émoussé, il n’a jamais complètement disparu. De nombreuses œuvres de fiction populaire mettent en scène des plantes carnivores, depuis le kitchissime film "La Petite Boutique des Horreurs" jusqu’au très gothique "Harry Potter", en passant par le livre "L’Histoire de Pi" ou les jeux Pokémon et Super Mario… Pourtant, malgré leur indéniable place dans notre inconscient collectif, les plantes carnivores demeurent relativement peu connues. Penchons-nous donc (mais pas trop !) sur ces voraces végétaux, qui pourraient bien réserver encore quelques surprises.